26 juillet 2014

La fondation Abegg reçoit deux des membres du comité scientifique de factura pour étudier les panneaux de Casesnoves

Entre le 22 mars et le 1er avril 1954, les fresques de Saint-Sauveur de Casesnoves furent décollées des parois de l’église par Marcel Simon (antiquaire à Villeneuve-lès-Avignon) qui les dispersa illégalement. Un embargo aux frontières fut prononcé dès le 5 avril, en vain, car les fresques furent achetées en février 1955 et la condamnation de Marcel Simon à la restitution des peintures resta inopérante. En Février 1955 Werner Abegg, industriel suisse revenant des États-Unis, semble avoir acheté une partie des peintures (Annonciation, Crucifixion et un ange). Le Christ et les Évangélistes restèrent sans doute dans l’ombre de la réserve de l’antiquaire pour calmer l’affaire. Quelques années plus tard (9 mai 1957), le tribunal de Montpellier confirma le jugement contre Marcel Simon et le condamna à une amende. Heureusement les peintures vendues en Suisse se retrouvèrent dans un lieu sûr, puisqu’en 1963, Werner Abegg créa une fondation dédiée à la conservation du patrimoine textile, à Berne, et légua les peintures à cette fondation. Une autre transaction eut lieu en 1976 lorsque le musée d’art et d’histoire de Genève acheta les peintures chez un antiquaire, ce qui suscita, en 1978, un article de l’historienne d’art suisse Janine Wettstein, paru dans la revue Genava. La spécialiste décrit le Christ et l’Adoration des Mages alors au musée de Genève, ainsi que les fragments de la fondation Abegg à Berne. L’opinion roussillonnaise s’émeut, provoquant un article dans Libération et accusant le musée de recel. Le musée intenta et gagna un procès en diffamation contre Libération,mais celui-ciréveilla l’opinion des spécialistes (Pierre Ponsich, Camille Descossy, Marcel Durliat…) et l’action s’organisa à Paris, avec la mise en place d’une pétition réclamant le retour des peintures.

À partir de 1984, des transactions eurent lieu autour du statut juridique des peintures. Il fallait déterminer s’il s’agissait de bien immeuble ou de mobilier. En 1988, un arrêté de la cour de cassation précisa le statut des peintures par rapport aux immeubles : « les peintures murales sont des parties constituantes de l’immeuble et une fois détachées, elles deviennent des objets ». La commission nationale des Monuments Historiques se prononça en 2009, à l’unanimité, pour le classement des fragments de peintures murales déposées, en raison de leur qualité artistique, mais aussi historique. Malgré les jugements successifs et les imbroglios juridiques, seulement une partie des peintures déposées par l’antiquaire provençal retrouva définitivement le chemin de la commune d’Ille-sur-Têt. En 1994, les symboles des évangélistes Jean et Marc sont donnés par Marcel Puech, puis, en 2003, c’est le Christ Pantocrator de l’abside et l’Adoration des Mages de la partie sud du chœur qui reviennent du Musée d’art et d’histoire de la ville de Genève. Une autre partie est encore conservée à la fondation Abegg, à Riggisberg près de Berne (Annonciation, Crucifixion, un des grands anges de la voûte du chœur).

Déchaînant les passions, les peintures de Casesnoves ont donné lieu à une longue historiographie à rebondissements. La plus fouillée et la plus documentée est celle d’Olivier Poisson, Conservateur Général des Monuments Historiques qui replace cette dépose des peintures dans le contexte du « collectionnisme » de l’époque. Si, de nos jours, la vente illégale des années 1950 peut paraître scandaleuse, il faut en effet se souvenir que la conservation du patrimoine français n’en était qu’à ses débuts, tout comme les restaurations. Un article paru en 1957 dans le journal à grand tirage Arts est révélateur et montre bien la fragilité de ce type de patrimoine : « Achèterais anciennes chapelles, églises désaffectées XI-XIIe siècle, même mauvais état ou transformées en habitation, ayant, à l’intérieur, vestiges de peintures murales. Région indifférente ».

En ce mois de juillet 2014, la fondation Abegg nous a cordialement accueilli afin d’étudier les panneaux peints de Casesnoves conservés à Riggisberg (Suisse).

 

By Anne Leturque Arch. Études d'œuvre in situ Archives Share: